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l’Opéra de Paris/Paris Opera Ballet

Balanchine dans tous ses états - 'Tchaïkovsky pas de deux', 'Le Fils prodigue', 'Palais de Cristal'

par Catherine Schemm

Soirées du 2, 6, 8 et 15 octobre 2003, 2003 -- Opéra Garnier/Paris


Un chorégraphe servi par des interprètes magiques.

La saison de l’Opéra de Paris s’est ouvert cette année avec un spectacle en hommage à Balanchine dont on fêtera tout au long de l’année le 100ème anniversaire de sa naissance, mais également le 20ème anniversaire de sa mort.

Pour la première de la saison, le programme était de nouveau complété par le traditionnel Grand Défilé créé par Serge Lifar. Cette longue et inexorable marche permet d’applaudir tous les danseurs de l’Opéra de Paris, de l’élève de l’école de danse à l’étoile. Seul reproche, le public ne joue pas suffisamment le jeu et voit cette longue parade de « cirque » comme une procession solennelle, ce qu’elle n’est en aucun cas.

Pour compléter cette soirée de première, avait été ajouté le "Tchaïkovsky pas de deux", créé en 1960 par Violette Verdy et Conrad Ludlow sur une musique abandonnée du Lac des cygnes. Ce pas de deux virtuose nécessite des interprètes exceptionnels. Aurélie Dupont et Hervé Moreau, qui remplaçait Manuel Legris puis Jean-Guillaume Bart, étaient les deux protagonistes de ce morceau de bravoure. Aurélie Dupont nous a montré que sa longue absence n’avait en rien altérer ses qualités de technicienne, et nous gratifia même, sous les « waouh » enthousiastes des danseurs en coulisses et du public, d’une sextuple pirouette à la fin de sa coda. Mais Balanchine n’est pas que de la technique et Aurélie le sait fort bien, elle danse avec sensualité, notamment dans les mouvements de son buste, et délicatesse ce pas de deux, mais n’oublie pas clins d’œil et humour. A ses côtés, Hervé Moreau, sans doute un peu dépassé par l’évènement se montra un technicien admirable et élégant, mais parut quelque peu éclipsé par sa partenaire, qui rayonne particulièrement depuis sa reprise.

La soirée « normale » pouvait commencer. Admirablement composée, elle nous permet de voir un peu les différents styles chorégraphique de Balanchine. On peut ainsi découvrir trois ballets caractéristiques de l’œuvre de ce chorégraphe, un des rares ballets narratifs du chorégraphe à savoir Le Fils prodigue et deux ballets abstraits, l’un dans le style académique « à la Petipa » Symphonie en Ut et l’autre, dans le style néo-classique le plus pur, à savoir Les Quatre tempéraments.

"Palais de Cristal", créé pour les danseurs de l’Opéra de Paris en 1947, aurait du normalement ouvrir ce spectacle. Mais il semble que pour une histoire de droits, il n’ait pu être remonté, et le spectateur dut se contenter de la relecture que Balanchine proposa au Ballet Society en 1948, à savoir Symphonie en Ut - titre de la symphonie de Bizet qui sert de musique à ce ballet.
Laetitia Pujol et Benjamin Pech formaient le couple soliste du 1er mouvement, si Benjamin, excellent partenaire, est un danseur à la technique brillante et à la musicalité parfaite, Laetitia n’est pas balanchinienne, si elle aussi se sort admirablement de toutes les difficultés de ce morceau, elle n’a pas les bras assez secs et arbore un sourire plaqué. Lors de la représentation du 6 octobre, Clairemarie Osta, toujours aux côtés de Benjamin Pech, est vraiment une merveilleuse danseuse, elle a tout compris du style requis. A la précision et à la vivacité des pas, elle ajoute la sécheresse nécessaire au niveau des ports de bras et se montre enthousiasmante. Karin Averty fut sans doute la seule à avoir totalement assimilé le style de ce mouvement, charme et virtuosité sont au rendez-vous, elle fut radieuse lors de la soirée du 15 octobre aux côtés de Karl Paquette partenaire attentif, mais moins à l’aise dans ce mouvement que dans le troisième.

Dans le deuxième mouvement, Agnès Letestu et Yann Bridard ne se montrent guère convaincants. Si Agnès possède la ligne et le style requis, elle manque de lyrisme et de poésie, et cet adage n’en paraît que trop long, Yann n’est guère mis en valeur, cependant, dans ce style de chorégraphie. Lors de la représentation du 8, elle eût la chance de retrouver son partenaire d’origine, Jean-Guillaume Bart, parfait balanchinien, au style le plus pur, à l’élégance naturel et à la danse fluide et impeccable.. En alternance, Aurélie Dupont démontre une fois encore quelle magnifique artiste elle est devenue. A la technique d'enfer, elle allie maintenant un superbe lyrisme. Dommage que Yann Saiz, bien que partenaire attentif soit aussi éteint et "inexistant".

Le troisième mouvement, sans doute le plus spectaculaire, nécessite un couple de techniciens brillants et parfaitement ensemble. Marie-Agnès Gillot et José Martinez forment celui-ci. Bien que souffrante, elle est vive, précise, techniquement impeccable et musicalement parfaite, complètement synchronisée avec son partenaire. José se montre, saisons après saisons de plus en plus éblouissant, pirouettes rapides ou ralenties, grands sauts magnifiques, tout y est. Par contre Eleonora Abbagnato semble moins à l’aise. Elle manque par trop de technique même si proprement exécuté, dans le bon style et avec vivacité, il manque cette synchronisation qu’elle doit avoir avec son partenaire. Fanny Fiat, Dorothée Gilbert, Bruno Bouché et Gil Isoart font aussi de ce tableau une réussite par leur enthousiasme et la vigueur de leur danse. Le soir du 15 octobre, les solistes furent Fanny Fiat et Emmanuel Thibault sans doute ceux à qui ce troisième mouvement convenait le mieux, de par leur taille. Ils sont brillants, musicaux, bref parfaits.

Enfin dans le quatrième mouvement, Mélanie Hurel semble trouver un rôle à sa mesure et est parfaitement en adéquation avec le style requis. A ses côtés Alessio Carbone est techniquement parfait. Dans le final qui rassemble tous les danseurs des différents mouvements, l'ensemble des tutus blancs affadit l’impression générale et noie les solistes et demi-solistes. Lors de la soirée du 8 octobre, fut donnée sa chance à Dorothée Gilbert, qui bluffa le public lors de la dernière soirée jeunes danseurs avec son interprétation exceptionnelle du Tchaïkovsky pas de deux. Elle fut une soliste brillante, pétillante, musicale et on ne peut que lui prédire un brillant avenir tant elle a l’aura d’une future grande. Il ne faut pas oublier de louer les qualités du corps de ballet féminin sans qui Symphonie n’existerait pas !

Le deuxième ballet de la soirée est "le Fils prodigue" créé en 1929 et a comme trame le sujet de la Bible. Décors et costumes avaient été commandés à Georges Rouault. Ce ballet n’a pas pris une ride, et on ne peut être que frappé par la modernité de sa chorégraphie, que ce soit l’entrée et la danse des compagnons, danse ancrée dans la terre qui accentue le caractère « grotesque » de ces personnages, la danse de séduction de la courtisane ou Sirène, l’utilisation de la table qui sert tour à tour de porte, de table ou encore de navire. Quel magnifique scène que celui où la cape de la courtisane sert de voile à une embarcation dont elle est, elle-même, la figure de proue. La musique de Prokofiev est admirablement jouée par l’Orchestre de l’Opéra National de Paris placé sous la direction de Paul Connelly.

Nicolas Le Riche campe le personnage du fils avec bonheur. Il est, tour à tour, exalté, surpris, excité puis émouvant et bouleversant lors de sa déchéance. Il allie à ce jeu efficace et sobre, une technique époustouflante ! A ses côtés, le soir de la première, Agnès Letestu était la courtisane-sirène, qui aurait fait rêver Balanchine par sa ligne et la beauté de ses longues jambes. Royale et froide, implacable et totalement dépourvue d’humanité, elle est plus une sorte de déesse intouchable qu’une femme dont la luxure et la débauche sont les gagne-pains. Le 6 octobre, la courtisane prenait les traits de Marie-Agnès Gillot qui pour sa prise de rôle fut parfaite. Elle n'est aucunement froide, sait se montrer séductrice puis aguicheuse, tentatrice puis tentée, elle est avant tout un être de chair et de sang qui sait ce qu'elle veut. Impériale et souveraine dans son domaine, jamais elle ne semble intouchable et sa "mise à sac" du fils en semble beaucoup plus forte et implacable, tant elle semble être la chef de la bande des compagnons. A noter la manière dont elle enlève la boucle d'oreille et le collier de sa victime, et contemple son butin qui finalement est son seul intérêt. Naturellement techniquement, elle est la balanchinienne type avec ses longues jambes et sa manière de bouger, quelle magnifique aisance dans son entrée ou dans ses marches sur pointes. Incompréhensible que cette magnifique danseuse ne soit pas promue étoile tant elle est magnifique.

La soirée se termine par la reprise des "Quatre tempéraments". Ce ballet, également en noir et blanc, fut créé en 1940. Découpé en cinq parties, il permet d’admirer de nombreux solistes de la compagnie Delphine Moussin et Yann Bridard furent magiques dans le troisième pas de deux, on pourra aussi citer Nathalie Riqué et Stéphane Bullion parfaits également dans ce mouvement. Laure Muret fut superbe dans le 2e pas de deux, où elle a la sécheresse nécessaire à mouvement. Gil Iosart fut parfait également.

En « mélancolique », Laurent Hilaire semble plus proche du mélancolique bouleversé et suicidaire que du mélancolique triste, il est admirable, a une manière de bouger parfaite et une sorte de désespérance dans sa danse qui rend son interprétation magnifique. Yann Bridard qui campa lui aussi un personnage bouleversé et à la danse fluide, il eut l’occasion d’aborder aussi le flegmatique dans une interprétation très « cool », moins saccadée que celles de José Martinez ou de Nicolas Le Riche, mais tout aussi intéressante.

Aurélie Dupont puis Laetitia Pujol et Wilfried Romoli sont les interprètes du pas de deux « sanguin ». Si Aurélie est une fois de plus parfaite, technique et style impeccables, il n’en est malheureusement pas de même pour Laetitia, qui n'a vraiment rien d'une balanchinienne, manque là encore de sécheresse et possède toujours un sourire plaqué, même si techniquement elle s'en sort sans problème. Mais Balanchine n'est pas que de la technique. A leurs côtés Wilfried Romoli se montre un partenaire parfait. Clairemarie Osta montre elle aussi aux côtés de Karl Paquette les plus belles qualités.

Nicolas Le Riche, José Martinez et Yann Bridard se succédaient dans le rôle du « flegmatique, ». Leurs deux interprétations sont quasi parfaites, mais José, à la gestuelle plus fluide, est plus musical et plus calé avec ses partenaires de même que Yann qui le danse de manière plus « cool ».
Enfin Marie-Agnès Gillot puis Karin Averty se sont emparées du rôle de la « Colérique », chacune à leur manière, Marie-Agnès prend possession de la scène d’une manière incroyable, sa colère est un peu plus retenue que celle de Karin, mais elle est impressionnante d’aisance sur scène. Quant à Karin, elle est une colérique violente, même si techniquement elle n’est plus aussi parfaite qu’autrefois. Enfin à noter une fois encore la qualité du corps de ballet féminin dans ce ballet, on remarque particulièrement Laure Muret et Aurore Cordellier dans le mélancolique, Fanny Fiat et Dorothée Gilbert dans le sanguin, Vanessa Legassy ou encore Muriel Hallé dans le flegmatique.

Bref de superbes soirées riches en émotions, hommage à un chorégraphe de génie par des danseurs brillants. Et on ne peut que regretter que le maître n’ait pas connu Aurélie, Agnès ou Marie-Agnès pour qui ils auraient sans doute pu régler de nouveaux chefs d’œuvre.

 

Edited by Catherine Schemm

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